Démarche artistique

Une grande part de mon processus de création consiste à déambuler, contempler des objets, analyser l’espace et faire des recherches sur une multitude de sujets dans différents domaines; par exemple sur des phénomènes scientifiques qui me fascinent, des statistiques sur le comportement humain ou sur tout autre sujet qui capte mon attention. Créer est pour moi une gymnastique de tout instant qui consiste à être constamment à l’affût de tout ce qui s’offre à mes sens. Être une spectatrice active est au centre de ma pratique : cet effort constant d’ouverture sur le monde me fournit les idées qui sont les matières premières nécessaires à la production de mes œuvres. Elles sont un assemblage complexe d’histoires, d’objets, de réflexions et de souvenirs d’expériences esthétiques.

Ces éléments du réel détourné, s’entrechoquant les uns aux autres, créent une suite d’évènements se positionnant dans le temps. Que ce soit dans les images où l’on distingue clairement un objet ou dans celles où l’on ne fait que le deviner, cette allusion à la réalité implique une certaine forme de récit. Les formes ainsi construites sont regroupées en un tout hétérogène dont les fragments distincts sont organisés dans l’espace selon une caractéristique référant au paysage. Cette caractéristique spatiale, qui varie d’une œuvre à l’autre, est souvent choisie dès le départ et agit en quelque sorte comme une contrainte à l’intérieur de laquelle les fragments dissemblables doivent cohabiter.

Au cours des dernières années, je me suis intéressée à la manière dont s’accumulent différents éléments pour former la complexe identité d’un lieu que l’on voit évoluer au cours de nombreuses années. Soit, entre autres: l’image mentale que l’on se fait d’un espace avant de le voir; la première perception réelle d’un espace et toutes les autres perceptions subséquentes, réelles ou imaginaires; etc. Toutes ces perceptions d’un même lieu deviennent des espaces bien distincts, mais qui se superposent pour former l’identité subjective de ce lieu.

Les premiers tableaux que j’ai réalisés suite à ces réflexions ont pour objets principaux l’idée du chez-soi et l’influence des affects sur la perception d’un lieu d’habitation. Par la suite, mes recherches ont aussi porté sur l’identité subjective d’un lieu, mais plus particulièrement à l’idée de sentiment d’appartenance à un territoire compris à l’intérieur de frontières définies par une collectivité (à différentes échelles: une habitation, une ville, une région, une province, un pays…). Tout en poursuivant ma recherche sur le paysage, je voulais inclure des données qui ne se rapportaient pas uniquement à ma propre expérience.

Mon mode de vie nomade a influencé mon choix d’orienter ma pratique vers une approche où le dialogue est très important dans mon processus de création. Au cours des dix dernières années, j’ai passé de 2 mois à 1 an dans différentes régions du Canada et d’ailleurs. Le nomadisme est pour moi un prétexte à la rencontre/confrontation de l’autre. Au delà du tourisme « fast-food » où l’on visite une région en quatre jours, ma vision du déplacement et de la rencontre de l’autre s’échelonne à moyen et à long terme: m’installer dans un nouvel endroit pour quelques mois et prendre vraiment le temps de ressentir comment les gens y vivent. Cela constitue un certain défi, mais ces changements sont une source de déstabilisation qui est d’une grande richesse et permet d’alimenter mon désir de créer. Cela me permet aussi de porter plus attention aux lieux moins flamboyants, mais qui génèrent souvent plus de sens au quotidien pour les gens du coin.

Mon désir de nomadisme dans ma vie personnelle s’est matérialisé à différents niveaux dans ma pratique artistique. Mon plus grand fantasme domestique des dernières années consiste à imaginer le plus grand nombre possible d’objets dont je pourrais me passer. Je rêve que mes possessions matérielles puissent être contenues dans deux valises et un sac à main… Après avoir délaissé peu à peu ma pratique en sculpture et en peinture de grand format il y a quelques années, la représentation en deux dimensions d’objets sculpturaux s’est en quelque sorte imposée d’elle-même pour concilier mes envies de nomadisme et de sculpture. Je travaillerai aussi à partir de 2017 à la réalisation de sculptures en papier démontables dans le cadre de mon projet Paysages Disparus.

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